Lars Jaeger, docteur ès sciences
(auteur invité)
Entrepreneur, scientifique, écrivain, théoricien de la finance et Alternative Investment Manager
www.larsjaeger.ch

 

Un paradoxe pour le moins étonnant caractérise notre époque. D’une part, grâce au progrès technologique, nous bénéficions d’un niveau de sécurité, de santé et de qualité de vie jusqu’ici inégalé. D’autre part, nombreux sont ceux qui prédisent un avenir où tout ce que nous connaissons serait détruit, voire la disparition pure et simple du genre humain. Nous avons peur, et en même temps nous vivons mieux que jamais auparavant. Comment cela se fait-il?

Une rapide rétrospective suffit pour se rendre compte que cette contradiction est apparue à l’époque contemporaine. Jusqu’au XIXe siècle, philosophes et gens de lettres du monde occidental imaginaient un avenir résolument heureux pour l’humanité. Le premier d’entre eux fut Thomas More, qui en 1516 fit paraître sa célèbre «Utopia», récit dans lequel il décrivait un monde idéal: droits identiques pour tous (les hommes), travail journalier de six heures, libre choix du métier, accès sans restriction à la culture et à l’éducation, une communauté qui pourvoit aux besoins de tout un chacun. Il y a 500 ans, ces conditions de vie devaient paraître tout simplement paradisiaques. Ainsi, pendant très longtemps, ces utopies décrivaient des mondes futurs fictifs, jetant une lueur d’espoir dans un triste quotidien. Mais tout bascule au XXe siècle. Les ouvrages littéraires de ces cent dernières années sont remplis de visions d’avenir désagréables: écocides, apocalypse nucléaire, robots meurtriers, régimes totalitaires. Les deux grands romans d’anticipation du XXe siècle que sont «1984», de George Orwell, et «Le meilleur des mondes», d’Aldous Huxley, décrivent des univers cauchemardesques, créés par des dictatures planétaires grâce aux technologies modernes.

L’ironie est indéniable: attribuer au progrès scientifique et technique la détérioration ou la destruction attendue de nos conditions de vie, c’est rendre coupable de tous les maux la force d’innovation qui nous permet de vivre aujourd’hui dans une société bien plus paradisiaque que le monde utopique imaginé en 1516 par Thomas More. Cette approche fait en outre l’impasse sur le rôle décisif qu’ont joué les savants des XVIIe et XVIIIe siècles, notamment Newton et Galilée, dans la promotion du courant des Lumières et de sa vision libérale de l’Homme et d’une société ouverte. On reproche même globalement à la science de soumettre les êtres humains aux contraintes et aux lois de la technologie et de l’économie et partant, d’en faire de simples objets. Autrement dit, la science empêcherait l’Homme d’être humain.

La peur du progrès gagne du terrain  : cinq raisons
Comment interpréter cette attirance émotionnelle pour le déclin alors qu’à notre époque la science et la technologie sont plus innovantes et performantes que jamais et nous offrent une qualité de vie inédite? Comment expliquer que nous croyions sans réfléchir, par simple confort, à la technique et que nous maudissions en même temps la science et ses technologies parce que nous en avons peur? Nous avons une confiance aveugle en nos smartphones, ordinateurs, systèmes de communication, antibiotiques et autres technologies, et simultanément nous condamnons le progrès technique dans son ensemble. Cinq raisons principales peuvent expliquer cette étrange contradiction.

  1. Les technologies nous imposent leur rythme et leur tempo. Le travail à la chaîne, la crainte de perdre son travail en raison du progrès technologique, les contraintes imposées par les processus d’optimisation technique et mathématique (production et distribution en flux tendu) – tous ces facteurs nous donnent l’impression d’être corvéables à merci, de ne plus contrôler notre vie.
  2. La plupart des gens comprennent à peine les tenants et les aboutissants des découvertes scientifiques, mais ils sentent bien que des processus très puissants sont à l’œuvre. C’est cette perception intuitive, associée à la méconnaissance et à l’incompréhension du monde, qui est source d’incertitudes.
  3. L’évolution technologique est si rapide et les changements de la société qui l’accompagnent sont si brusques et complexes qu’ils nous dépassent, tant intellectuellement qu’émotionnellement. Ces 250 dernières années, l’humanité a vécu plusieurs révolutions technologiques individuelles, mais, en comparaison, le progrès technique a évolué plutôt lentement. Aujourd’hui, les «apprentis-sorciers» sont légion.
  4. Les conséquences de l’évolution technologique sont mondiales et non plus locales, elles franchissent les frontières et les océans. En outre, les problèmes sont globaux: les guerres nucléaires, la destruction de l’environnement, la surpopulation, les catastrophes climatiques, l’intelligence artificielle et les manipulations génétiques touchent et menacent l’ensemble de l’humanité!
  5. Nous sommes obligés d’abandonner la zone de confort de nos certitudes, qu’elles soient de nature religieuse, philosophique ou scientifique, et d’apprendre à vivre avec l’ambivalence inhérente à des vérités complémentaires. Après Copernic et Darwin, qui nous ont contraints de revoir notre place dans l’univers et la Création (nous sommes le résultat d’un processus, au même titre que les animaux et les plantes, et non plus au centre de la Création), après Freud, qui nous a appris que nous n’étions pas maître de notre esprit, la physique quantique nous impose une nouvelle révolution: il n’y a plus de repère fixe, plus de vérité absolue qui pourrait servir de guide. Si l’on admet qu’une particule peut en même temps être une onde et que le résultat d’une mesure physique dépend du point de vue de l’observateur, la coexistence de deux visions du monde contradictoires est elle aussi parfaitement possible.

Les révolutions technologiques passées ont toutes été accompagnées d’adaptations des normes éthiques, politiques, sociétales, spirituelles et religieuses. Elles ont bousculé des vérités et détruit des visions du monde pour en créer de nouvelles, ce qui a systématiquement donné lieu à de fortes ambivalences. La physique quantique nous a donné des ordinateurs, des lasers et des techniques modernes de diagnostic médical, mais aussi la bombe atomique. S’il ouvre de nouvelles possibilités fascinantes d’échanges sociaux, politiques et économiques, l’Internet fournit aussi des moyens inédits de surveillance individuelle et d’ingérence dans notre sphère privée. Alors que les nouveaux algorithmes permettent de résoudre des problèmes jusqu’ici insolubles, la création d’une intelligence artificielle superpuissante menace de réduire l’homme en esclavage. En outre, nos technologies modernes gourmandes en énergie conduisent à l’épuisement des ressources naturelles.

La dynamique du progrès technologique risque de nous échapper
Quel acteur, quelle force pourrait rendre le progrès technologique supportable? Plusieurs acteurs sociaux pourraient entrer en ligne de compte. Les deux les plus fréquemment cités n’ont indubitablement pas les moyens de s’atteler seuls à la tâche.

  • La capacité de réaction des décideurs (politiciens, dirigeants économiques, concepteurs de médias, etc.), dont la mission est également d’œuvrer au bien-être général, n’est pas suffisante pour piloter une dynamique de transformation technologique toujours plus rapide. En outre, nos dirigeants politiques, économiques et culturels notamment ne possèdent guère de connaissances approfondies de l’état actuel de la science.
  • Les scientifiques, quant à eux, ne sont pas non plus en mesure de piloter le progrès technologique. Au contraire, tout comme les autres acteurs sociaux, la plupart d’entre eux obéissent également à la logique du marché. S’ils conçoivent de nouvelles technologies basées sur leurs recherches, ils peuvent même faire fortune.

L’économie de marché est la troisième force conceptrice de notre société. En effet, jusqu’ici, le progrès technologique s’est inscrit presque exclusivement dans une logique de valorisation économique (ou militaire). Autrement dit, on a réalisé ce qui était faisable et ce qui pouvait procurer un avantage financier (ou militaire) pour une partie de l’humanité. Pouvons-nous espérer que la libre concurrence pilotera le progrès technique au profit de l’être humain? Cela équivaudrait à compter sur le fait que Google, Facebook ou Amazon développent l’informatique quantique et l’intelligence artificielle pour le bien de la communauté ou encore que les entreprises pharmaceutiques ou les laboratoires utilisent les CRISPR comme outil de génie génétique dans l’intérêt de tous. Reconnaissons-le: même les plus fervents défenseurs du marché libre n’iront pas aussi loin. En effet, le marché est un bien mauvais arbitre des questions éthiques.

La conception des technologies futures exige au contraire un engagement démocratique de tout un chacun, y compris l’obligation de s’informer et de communiquer. Aussi devrions-nous demander aux médias des comptes rendus exhaustifs des progrès scientifiques. Force est malheureusement de constater que lorsqu’ils nous informent de la marche du monde et d’importantes évolutions sociales, les journalistes et autres faiseurs d’opinion font fi des enseignements de la physique, de la chimie ou de la biologie.

Lutter contre le filtrage des informations et d’autres particularismes
En outre, nous devons exiger des politiciens et de tout autre décideur au sein de la société ou du monde économique qu’ils fassent preuve non seulement d’intégrité éthique, mais également d’honnêteté intellectuelle. Autrement dit, il s’agit de lutter systématiquement contre les contrevérités délibérées et contre la déformation, le brouillage ou le filtrage d’informations dans le but de servir les intérêts particuliers. Il est inacceptable que les fake news puissent répandre leur propagande destructrice et qu’une forte proportion d’hommes ou de femmes politiques persistent à nier le changement climatique ou la théorie de l’évolution de Darwin.



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René Eichenberger

By René Eichenberger